Le rêve comme langage vivant: approche clinique, symbolique et empirique.
- Généapsy

- 27 déc. 2025
- 9 min de lecture

Le parcours et la transmission de Simone Cordier
Introduction
Simone Cordier s’est prêtée à un exercice singulier : celui de parler du rêve autrement.Pas pour l’expliquer, ni l’analyser, mais pour le laisser se dire.
Dans ce texte, elle retrace son lien intime au monde des images, son parcours, sa pratique clinique, et la manière dont le rêve est devenu un fil conducteur de sa vie et de son travail thérapeutique.
Psycho-analyste en rêve éveillé libre, superviseure et analyste transgénérationnelle, elle accompagne depuis plus de trente ans des processus thérapeutiques. Présente au sein de l’Institut Généapsy depuis 2001, aujourd’hui co-directrice pédagogique, elle a créé en 2022 la formation Onirothérapeute Généapsy®.
Un texte incarné et poétique, où le rêve n’est jamais réduit à un symbole à décrypter, mais approché comme une langue vivante, exigeante, et profondément humaine.
Que représente le rêve pour moi ?
Cette question me ramène à l’enfance. L’image qui s’impose est celle d’une petite fille de cinq ans grimpant dans les sacs de pommes de terre de la boutique de graines de la voisine. Elle s’y fabriquait un château, s’y racontait des histoires. Sans le savoir, j’entrais dans une transe légère, en ondes alpha, et je rêvais éveillée dans ce lieu sombre, frais, imprégné de l’odeur de la terre. Je plongeais les mains dans les casiers à graines, les laissais glisser entre mes doigts. Je me sentais exister dans cet entre-deux-mondes qui m’accueillait à vol d’oiseau.
« Rêver — “rêvasser”, disait ma grand-mère avec une pointe d’inquiétude et d’agacement — était mon espace de ressources."
Seule, solitaire, ces rêveries au milieu des pommes de terre ont ancré une croyance fondatrice. Rêver — « rêvasser », disait ma grand-mère avec une pointe d’inquiétude et d’agacement — était mon espace de ressources. Le rêve m’a aidée à donner du sens à un monde que je ne comprenais pas. Les images m’ouvraient un champ de possibles tout en me permettant une véritable prise de terre.
Les contes de fées et les légendes ont repeuplé les paysages de mon enfance. Ils ont semé des graines, nourri mon âme. Plus tard, j’ai commencé à me souvenir de mes rêves : au réveil, ils glissaient dans ma main, et je remerciais le marchand de graines de m’en laisser quelques-unes cachées entre mes doigts. Dès que j’ai su écrire, j’ai demandé un cahier à couverture rouge pour y consigner mes rêves. À l’adolescence, le rêve est passé du singulier au relationnel : il est devenu un ami bienveillant, un conseiller, un copilote.
La rêverie éveillée me tient lieu de méditation dans les moments de vague à l’âme, de dérivatif lors des longs trajets en voiture, d’agent créatif impulsant de nouvelles idées.
Le rêve nocturne, quant à lui, éclaire souvent la lumière noire de mon ombre, cette maîtresse de conscience. Il me fait visiter des espaces encore vierges de toute colonisation, m’en offre les richesses, me prépare à anticiper ou à comprendre les événements de ma vie.
Entrer dans la langue des images et des symboles
J’ai rencontré des guides du rêve et suivi leurs enseignements ; ils m’ont appris à me repérer dans l’espace-temps onirique. Puis-je aujourd’hui me dire bilingue, et affirmer que je parle couramment le symbolique ?
Imaginez une fleur éclatante de couleurs et de parfums, ou un papillon en plein vol. Ils suscitent d’autres images, des souvenirs, ouvrent un monde de sensations, d’émotions et de pensées. Si vous les cueillez pour les conserver dans un herbier ou un tableau de chasse, ils meurent.
« Les symboles sont de cet ordre : une poignée de graines que la main ne peut retenir. »
Les symboles sont de cet ordre : une poignée de graines que la main ne peut retenir. Ils glissent entre les doigts pour ensemencer la terre de la conscience.
Je ne prétends donc pas parler couramment la langue des rêves, et je me méfie de ceux qui se présentent comme décodeurs ou décrypteurs de symboles.
Écouter un rêve sans le trahir
J’entre dans un rêve pieds nus, sans faire de bruit. J’écoute, je sens, je ressens, et j’invite mes clients à faire de même. Ils partagent leurs rêves comme autrefois on racontait des contes au coin du feu. Les images vibrent dans l’air : elles s’approchent, s’éloignent, reviennent. Nous entrons « en images », comme des invités dans un lieu qui aime jouer avec les miroirs déformants. Nous tissons les traces du rêve avec les pensées du jour et les souvenirs. Parfois, un motif revient sous forme d’archétype, et entrelace des lignes complexes à démêler.
« J’entre dans un rêve pieds nus, sans faire de bruit. »
Traduire la langue des symboles, c’est accepter de n’en saisir qu’une part, et comprendre que cette langue ouvre davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses.
« Traduire la langue des symboles, c’est accepter de n’en saisir qu’une part. »
Le rêve fondateur
Je me souviens de mon premier rêve fondateur — dit « grand rêve » dans la tradition jungienne — ces rêves qui creusent un sillon dans la psyché pour y semer des graines appelées à fleurir plus tard, ou qui orientent des décisions majeures, comme s’ils avaient pour fonction de nous guider. Ce rêve date de mes huit ans, l’année de la séparation de mes parents.
✦ Le rêve ✦
« C’est la tombée du jour. Je suis sur un chemin de terre, en pleine garrigue. La lune commence à éclairer le paysage, la nuit tombe, le ciel se couvre d’étoiles très brillantes. Dans le rêve, je suis plus âgée, peut-être adulte. Je porte une longue robe fluide, de soie ou de satin couleur de lune. Mes cheveux sont longs, une légère brise agréable caresse l’air. Je n’ai pas peur. Je sais où je vais.
Au loin, trois collines se dessinent : c’est là que je dois aller. Sur chacune se dresse une tour, semblable à une tour de château à créneaux, argentée à la lumière lunaire.
La première est en ruines, effondrée comme un château de cartes, très ancienne, marquée par une guerre d’autrefois.
La deuxième est à moitié debout, abandonnée depuis longtemps. J’y trouve des boucliers de bois, décolorés, abîmés ; sur l’un d’eux, une croix de croisade.
La troisième tour est en rénovation. À l’intérieur, des échafaudages, une charpente de bois en reconstruction. Des poutres de chêne attendent d’être posées : le chêne, devenu très solide avec le temps. Je sais que ce chantier est mené par des compagnons artisans très compétents.
Un four attend d’être rallumé. Je sais que c’est à moi de le faire. Je ramasse du bois : d’abord du petit bois, puis une bûche particulière. Il y a un rituel à suivre. Je souffle sur la bûche, et mon souffle l’enflamme. La cheminée semble rire de joie, le crépitement du bois lui répond en écho, le vent aide au tirage. La pièce s’illumine et attend quelque chose de moi.
Mon regard est attiré par un tesson de verre vert, très épais, taillé comme un diamant, de forme géométrique. Je le prends dans ma main : il se réchauffe, me transmet une énergie de feu. Il demande à retourner au feu pour se transformer. Je souffle encore. Je tiens dans ma main du verre et du feu sans me brûler. Le verre devient une pâte liquide, translucide, que mon souffle peut modeler à volonté.
Le feu doit rester allumé. Il s’appelle « la Réveillée ». Je suis la gardienne de ce feu. Tant que je garde le verre et que je le modèle, le feu reste éveillé. »
Je me suis réveillée profondément bouleversée et pleine d’énergie, comme réchauffée sans être brûlée. J’ai pensé à La petite fille aux allumettes, en me disant que j’avais de la chance: je n’avais pas besoin d’allumettes pour me réchauffer, et je ne mourrai pas de froid.
« Ce rêve m’a offert un refuge, une ressource durable dans les moments de vague au cœur. »
Plus tard, au fil de mes recherches généalogiques, j’ai découvert que mes ancêtres avaient participé aux croisades, étaient devenus gentilshommes verriers, et que leur blason portait trois tours d’argent sur fond d’azur. Le feu s’appelait « la Réveillée ». Je suis devenue psycho-analyste en rêve éveillé libre.
Ce rêve — interprétable, bien sûr, à l’aide de grilles freudiennes, lacaniennes, jungiennes ou autres — m’a surtout ouvert un espace de foi : préserver en moi un feu sacré, un feu intérieur, une espérance. Pourquoi le rêve m’a-t-il ramenée sur les traces de mes ancêtres ? Pourquoi cette lignée de hobereaux anoblis sur les champs de bataille, ruinés par les croisades ? Pourquoi rallumer le feu des verriers éteint à la Révolution ? Pourquoi me léguer cette pâte de verre et cette mission de vestale ?
Ce rêve avait-il une intention ?
Symboles, archétypes et traduction
Je suis devenue analyste transgénérationnelle et je tente depuis longtemps de rendre au rêve « ses lettres de noblesse ». J’avais fait ce rêve après avoir vu Le Cid, dont la dernière image — le Cid mort, toujours à cheval, galopant dans un paysage de flammes — m’avait profondément marquée.
Marc-Alain Ouaknin, qui avec Irvin Yalom fait partie de mes superviseurs « à leur insu », écrit
« Interpréter, c’est refuser qu’il n’y ait qu’un seul sens. »
Cette phrase guide toute mon approche du rêve. Ouaknin rappelle que la Bible hébraïque ne contient qu’un seul mot grec : theroupia = thérapie. Ce mot est au centre de la Bible, il constitue une charnière : la thérapie passe par la traduction d’une langue à une autre. Traduire, c’est traverser les langues, faire miroiter les sens, et en choisir un, selon le lieu, l’époque et la situation, que celui qui consulte pourra s’approprier.
Interpréter serait alors l’art de laisser un sens se fixer un instant, puis s’envoler librement.
Je pense au dieu Hermès — racine d’« hermétique » et d’« herméneutique ». Messager des dieux, voyageur entre ciel, terre et enfers, métamorphe, facétieux, voleur parfois, associé au mercure alchimique, doté d’ailes aux pieds et d’un caducée. Hermès incarne l’esprit du rêve: une langue d’images qui papillonnent, miroitent, se posent parfois sur nos mains, éphémères, nocturnes, et meurent si on les épingle sous verre.
Se former pour accompagner les rêves
L’intuition suffit-elle à devenir interprète de rêves ?Non.
L’herméneutique exige des connaissances : immersion dans le monde des images, lectures exigeantes sur les symboles (en se méfiant des dictionnaires à sens unique), consignation régulière de ses rêves, jeu associatif avec souvenirs, culture, références familiales et personnelles.
« Travailler un symbole, c’est se laisser travailler par lui. »
Lire de la poésie aide à se familiariser avec la langue des rêves ; les poètes sont des traducteurs de symboles.
Redécouvrir la mythologie — grecque ou autre, selon son berceau culturel — permet de remonter à nos origines symboliques et de distinguer symboles et archétypes. Léa Legal, psychanalyste jungienne, le formule ainsi : « L’archétype est le moule à tarte, les tartes sont les symboles. »
L’archétype de la mort, par exemple, prend la forme de la Parque, de la Faucheuse, du squelette, du personnage à cape noire sans visage. Fuseau, fil, ciseaux, faux, mâchoires du requin ou du loup, machines-outils, moissonneuses : autant de symboles pouvant l’évoquer.
Se former à l’utilisation thérapeutique des rêves est indispensable pour que le vagabondage de la pensée ne bascule pas dans le délire. Cette formation passe par un travail sur ses propres rêves, accompagné.
Freud voit dans le rêve la voie royale vers l’inconscient refoulé.Lacan, la rencontre avec l’inter-dit du désir et du manque.Jung, le processus d’individuation.Hillman, la négociation avec les archétypes et leurs complexes.
Toutes ces approches partagent une conviction : la langue des symboles est celle de l’inconscient. Seule la grille de traduction diffère.
Transmettre l’art du rêve: La formation Onirothérapeute Généapsy®
La formation Onirothérapeute Généapsy®, créée en 2022, est née du désir de transmettre cet art à celles et ceux qui accompagnent des processus thérapeutiques. Les patients apportent des rêves qui demandent à être entendus ; sans cela, les messages de l’inconscient restent lettre morte.
Comprendre les images — les prendre avec soi — exige du temps, de la patience, de la lecture, des rencontres, de l’expérimentation.
« Mon parcours m’autorise à transmettre une langue qui ne se possède jamais et qui exige une profonde humilité. »
J’ai apporté mes rêves sur les divans freudiens et jungiens, en groupes de pairs, dans des séminaires d’herméneutique spirituelle. J’ai reçu l’enseignement de Georges Romey en rêve éveillé libre. Et surtout, je suis restée fidèle au feu sacré du rêve, que je m’efforce d’alimenter par ma pratique et ma clinique.
Ce que je souhaite transmettre
• Mes connaissances et mes recherches sur les symboles et les archétypes
• Mon approche transgénérationnelle du retour du généalogique dans les rêves
• Mon expérience clinique
• Une ouverture aux différentes grilles de lecture
• La pratique de l’interprétation des rêves nocturnes
• Le savoir-faire en visualisations guidées et en rêves éveillés, libres ou dirigés
Une formation pensée comme un athanor
« J’envisage cette formation comme un athanor alchimique. »
Chacun arrive avec son matériau : ses rêves, ou ceux de ses patients.J’apporte le contenu de ma besace : théorie et expérience.
Nous allumons le feu en respectant un cadre éthique et sécurisant pour éviter la surchauffe.Nous interprétons, expérimentons, modelons la pâte du rêve pour lui permettre de prendre la forme qui lui convient dans l’ici et maintenant de la séance.
Je vous accueillerai le 7 janvier, de 18 h à 21 h 30, pour allumer solennellement le feu de cette année de rêves.
En pratique — la formation Onirothérapeute Généapsy®
Créée en 2022, la formation Onirothérapeute Généapsy® propose une transmission clinique et expérientielle de l’usage thérapeutique du rêve au sein de l’Institut Généapsy.
12 soirées en distanciel (3h30)
Rêves nocturnes, rêves éveillés libres et dirigés
Lecture symbolique, archétypes et approche transgénérationnelle
Cadre éthique et clinique de l’accompagnement
La formation invite à explorer le territoire des symboles à travers les couleurs, les matières, les lieux, les animaux, le corps et les objets du rêve, pour apprendre à accompagner le mouvement vivant des images sans les figer.
👉 Plus d’informations sur le programme détaillé et les modalités d’inscription.





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